Ce ne serait que de la gestion des risques, il suffirait d'un peu de bon sens et d'un double-six de temps en temps. Il se trouve que le double-six et moi, on est fâchés depuis longtemps, et que les postes de gestion-des-risques-tout-court ont quasiment disparu de la circulation depuis le moment de l'avènement-de-l-Ordinateur-tout-puissant, c'est-à-dire quelques années avant ma naissance. So close.

Fort bien, s'il faut tâter du clavier pour avoir un métier, ma foi, tâtons du clavier.

Vous avez déjà essayé de faire un bac+5 en informatique alors que vous êtes passionné de littérature française de l'entre-deux-guerres, dans une promo composée exclusivement de bac+4 qui en réseau, qui en programmation, qui en modélisation, mais tous, tous grands dieux déjà virtuoses du clavier et académiciens de la ligne de code ?
Moi, si.
Ah, curieux effets du hasard et de la sélection naturelle !
La première semaine, je me suis acrochée. J'ai bossé le matin, j'ai bossé le soir, j'ai bossé la nuit.

La deuxième semaine, les profs qui commençaient leurs cours par (exemples en vrac)
Bon, je vais vous donner un exemple qui va vous parler, à vous qui êtes programmeurs...
Tout le monde maîtrise le SQL, évidemment ?
Vous allez voir, c'est très simple. Alors scritch slourp gabuzomeu bzzzzz. Tout le monde est d'accord ?
On vous a prévenus que le pré-requis pour suivre le cours d'Oracle, c'est de maîtriser le php ?
Cette semaine, interro surprise : configuration d'un pare-feu sur IPtable. Comment ? Bien sûr que non, ça n'est pas un travail en binôme...
ça a commencé à me courir sévère sur le haricot.

Mais je me suis accrochée. Faut dire que mon année, elle me coûte un demi-bras. Je ne voudrais pas donner de chiffres, mais disons, à la louche, dix fois plus cher que celle de mes petits camarades qui ont la chance de ne pas être en reprise d'études (et donc de ne pas être largués) et qui allongent 300 euro par tête.
Oui : ça motive à aller en cours.

Et puis j'ai découvert un nouveau membre de la grande famille des handicapés du langage. Celui-là, je vais le laisser parler lui-même, je crois que vous goûterez mieux. Pour les connaisseurs, je vais préciser que c'est un prof d'UML, ça vous donnera peut-être des indices que je n'ai pas. Les autres, pas de panique : je comprends ce qu'il dit à peu près autant que vous.
Vous allez voir, c'est très simple, nous dit notre ami. Il y a besoin de globaliser le système pour porter le focus dessus.
Le package ? Mais c'est très (re)simple ! C'est de mettre un pavé sur une partie du modèle voyons, ça a une sémantique certaine...
Mes oreilles bourdonnent. 3000 euro. 3000 euro. Faut que je me reprenne.
Pourquoi ce schéma ? Pour renforcer un sens par rapport à un autre pour affiner la sémantique du sens !
Mais ça veut dire quoi, sémantique, sur sa planète ??
Les étudiants, patients, commencent à s'agiter. Il se vexe, monsieur le chercheur, mais il a la colère docte :
Je suis en train de faire le cours, qu'il tonne théâtral, donc, vous êtes en situation de compréhension ! Enfin, ça, c'est quand vous êtes en attitude d'écoute.
Le marché du travail s'éloigne, s'éloigne.
Les profs qui parlent moins et qui écrivent au tableau, c'est pire. J'ai découvert que dans certaines contrées, on peut écrire urbanisation avec un -h. Des contrées sémantiques, je suppose.

Je vais pas me plaindre. Je pourrais être là-dedans perdue dans la grande (sic) ville à me demander ce que je fous là, mais dans l'ensemble, la promo est plutôt cool. J'ai toujours un voisin pour m'expliquer ce que je ne comprends pas. Jean-Robert[1] est venu à la maison pour m'expliquer les tables de routage, Jean-Édouard me file un coup de main pour installer IDS[2], Obul s'attaque aux Vlans. Ah, il est loin le temps de mon célibat !
Si j'obtiens mon diplôme, je sens qu'il va falloir que je les paye. Moi qui me plaignais de ne connaître personne à Lyon, je dois reconnaître que renouer avec la vie étudiante, ça comporte tout de même quelques avantages.

Et voilà que je reprends du poil de la bête. Je remonte en selle. Je tombe sur une affiche dans le métro : il y a une foire à l'emploi quelque part à Lyon dans les semaines qui arrivent. Salon du travail ? Un endroit avec plein des recruteurs qui recherchent le profil parfait ? Ça ce sont des mots qui me parlent ! Je consulte le planning. Arf. Cinq heures d'exposé de droit ce jour-là. J'en parle à gauche, j'en parle à droite.
La directrice du master a l'air d'accord pour arranger le planning. Je suis sur un petit nuage, et ça dure un week-end.

J'ai reçu un mail glacial d'un garçon de la promo dont la veille j'ignorais jusqu'au prénom, et qui était resté toute la semaine à opiner fermement du chef quand on parlait devant lui du salon.
Le salon de l'emploi, m'explique-t'il bien caché derrière son ordinateur, c'est mal. Lui, il a déjà un stage d'abord, et rien à se mettre. Et si on ne fait pas les exposés de droit ce jour-là, ça fera plus de boulot plus tard.
Le lundi matin dans la promo, les couteaux sont tirés. Il y a les pours, il y a les contres, deux camps déterminés à en découdre.
Je ne fais pas trop ma maline. J'ai jamais trop aimé qu'on ne m'aime pas, je suis bien suffisamment forte à ce jeu-là. Je voulais embêter personne, surtout pas le pauvre garçon mal habillé.

En attendant qu'ils en viennent aux mains, je n'écoute que mon courage et je fais le mort. Si on ne peut pas aller au salon, je trouverais mon stage autrement et je me sers de Google pour trouver l'entreprise de mes rêves.
Comme je suis revenue de Monster comme d'autres sont revenus de Meetic, j'adopte une méthode toute neuve et je saisis "entreprise-de-gestion-des-risques-avec-une-super-politique-d-embauche" dans la barre de recherche. On sait jamais.
Page un, non.
Page deux... Non plus.
Mais qu'est-ce que ça ?? Une entreprise spécialisée dans la gestion des risques, la certification et la gestion qualité ? Basée dans le Rhône-Alpes ? Oh, joie, oh, espoir, oh jeunesse amie ! Rha, qu'est-ce que c'est que ce site pourri où on ne pense pas à donner une adresse mail, pas un nom de contact ? Google, mon beau google, dis-moi donc à qui il faut que je plaise ?
Je décroche mon plus beau téléphone et me met derechef à bafouiller. La chance est toujours de mon côté : la secrétaire de la société magique n'a rien compris à ce que je lui ai raconté et a eu une réaction que je n'attendais pas. Le patron vous rappellera cet aprem mademoiselle.
Ah ? D'accord.

Je reprends un peu de patate, je passe à autre chose, et quand mon portable sonne au milieu de l'après-midi, en plein cours de modélisation, la seule chose qui me préoccupe, c'est
1/ Oh mon Dieu, les Beach Boys à fond, le prof va l'entendre, le prof l'a entendu
2/ Qui est le con qui m'appelle avec un numéro que je ne connais pas ??

Vous auriez réagi comment dans ces cas-là ? Ben pas moi. J'ai décroché.
- Allo ? que je demande agressivement.
- Madame LBA ? Bonjour, je suis votre futur patron potentiel...
Apnée. Blanc. Blanc. Et puis je bondis, j'en passe presque sur la table. Je halète dans le téléphone en courant vers un endroit sans étudiants.
Monsieur futur patron potentiel a eu un petit arrêt lui aussi. Et puis il continue de parler, d'une politesse parfaite. Merde, noter l'adresse mail.
Je reviens vers la classe, je fais de grands gestes devant la prof interloquée et les étudiants hilares. Bon réflexe d'une fille du dernier rang, j'attrape le stylo au vol, repars en disant oui monsieur, merci monsieur, vous pourriez épeler s'il-vous-plaît, je me remets à souffler dans le combiné, il a raccroché, je lui parlais toujours.
Bon.
Ne paniquons pas.
Soufflons.
Je suis en public.
Ne pensons pas.

C'est la promo, finalement, qui m'a évité une brillante carrière dans la boulangerie. La tension montant, ils ont fait un choix et organisé un vote. Qui veut aller au salon de l'emploi, qui veut vivre quarante-cinq ans de chômage ? Mon courageux corbeau se fait silencieux. Deux voix contre, treize voix pour, trois abstentions.
Va pour le salon.
Je suis toujours en selle.

Du salon, n'en déplaise à obul qui est d'un soutien sans partage, je retiens d'abord que la meilleure garantie de se voir dérouler le tapis rouge, c'est de développer en Java et de faire du J2EEE. Fort bien. Et pour ceux qui ne développent pas du tout, qu'est-ce qu'on propose ?
Ma foi, l'AMOA est également un métier passionnant et vous avez un profil intéressant, mais vous a-t'on déjà dit qu'au long de l'histoire millénaire de l'humanité on n'a jamais embauché à ces postes que des seniors ? Non madame, 26 ans, c'est déjà manquer de fraîcheur, mais ce n'est pas encore être senior.

Allons. Au cours de ces dernières années, j'ai passé neuf mois coincée avec un schyzophrène paranoïaque (et survécu), me suis fait virer (et survécu), ai quitté Paris (et survécu), ai travaillé à la sécurisation d'un système d'information à la campagne, ai repris mes études, ai remis un pied à l'étrier, ne vais pas me laisser faire.
Je passe au plan B, technique communément appelée "du pied dans la porte".
Vous ne recrutez que des profils techniques ? Que des développeurs ? Aucun stagiaire ? Ben ça, ça tombe drôlement bien !

C'était une question de patience, de courage et de confiance en soi. Je commence à ferrer quelques poissons. Je remonte la ligne.

Ah oui, me dit ce monsieur très motivé, ah oui, vous savez faire ça, ça et ça vraiment ? Ah, c'est intéressant. Tenez, c'est mon adresse mail et ma ligne directe. Attendez, vous êtes mobile ?
Mobile ?
Mais oui, madame. Les postes dont vous parlez, un poste senior que je vous propose d'ailleurs, il sont forcément au siège.
Au siège ?
Mais oui, madame. Au siège. À Paris.
À Paris. Rha.




Je suis con, ça fait des année que je me demande comment aborder le marché de l'emploi alors qu'il y a une méthode simple.

Notes

[1] Tous les noms ont été changés, évidemment.

[2] Non, vous ne voulez pas savoir ce que c'est. Je ne pourrais pas vous l'expliquer de toutes façons.